Re-Mix

Les 8, 9 et 10 novembre dernier, au Musée Français de la Carte à Jouer (à Issy-les-Moulineaux) j’ai eu la chance de faire, encore une fois, l’expérience Museomix.

Museomix c’est une tempête créative qui s’abat sur un musée pendant trois jour. 40 à 50 participants et presque autant d’organisateurs, experts, ressources, partenaires réunis pour « remixer un musée ». Remixer un musée c’est y inventer de nouvelles formes de médiation, d’expérience du musée, avec une seule contrainte : donner corps à ces idées sous la forme prototypes mis à disposition du public le troisième jour.

Cette année encore, j’ai participé à l’aventure en tant que facilitateur d’une équipe. C’est un exercice de facilitation assez particulier dans la mesure où il ne peut, pour l’essentiel, pas être préparé.
Dans ma vie professionnelle je prépare les ateliers que je facilite : en amont, j’ai travaillé les objectifs, les modalités, je sais qui est impliqué, quels sont les enjeux, les participants, etc. Sur cette base là, je conçois alors un déroulé, conjointement avec le client. Le jour de l’atelier je sais ce que j’ai prévu de faire, séquence après séquence. La seule certitude alors est que les choses ne se dérouleront pas comme le prévoit ce déroulé, mais j’arrive au moins avec cette base.

Dans un Museomix, je ne connais pas l’équipe que je vais accompagner, je ne sais pas par avance, et eux non plus, ce qu’ils vont vouloir inventer, quelle facilité ils auront à avancer dans l’élaboration de leur idée puis de sa mise en œuvre. Je n’ai alors qu’une chose à laquelle me raccrocher : l’intention de l’aventure, à savoir vivre une belle expérience ensemble et offrir au visiteur du dimanche des prototypes à tester.

Dit comme ça, c’est évidemment inconfortable et c’est bien ce que j’allais revivre : retrouver l’inconfort de l’incertitude (plus incertaine que d’habitude dirons-nous).
Dans l’incertitude, on se concentre alors sur les fondamentaux. Outre cet objectif inhérent à l’aventure, il s’agit aussi de poser les conditions du collectif, avec l’équipe : ce avec quoi on vient, ce qu’on veut vivre, à quelles conditions on sera alignés avec l’expérience, ce qui fait qu’on peut travailler efficacement ensemble. C’est un rôle essentiel du facilitateur, d’autant plus dans un Museomix peut-être.

Cette année comme en 2017, j’ai retrouvé cette joie, ce plaisir partagé d’une bande d’enfants s’appropriant un lieu quasi sacré, policé, pour l’investir comme nous aurions pu le faire d’un magasin de jouets. Inventer, bricoler, décorer, fabriquer de fausses vitrines, faire parler des œuvres, jouer, introduire de la subversion. Tout ça fait partie de l’expérience.

Museomix n’est pas un hackathon, ce n’est pas un univers start-up, d’entreprise, compétitif. C’est ouragan joyeux, qui porte cependant de riches enseignements.

D’abord, un rappel : le collectif, ça marche. C’est plus fort que l’individu.
Ensuite, un rappel : le collectif, ça coince, des fois, si un individu ne suit pas, par exemple ; le collectif, ça ne marche pas toujours tout seul. Comme je le dit souvent : il ne suffit pas de mettre 10 personnes dans une unité de temps et de lieu pour qu’il y ait de l’intelligence collective.

J’ai eu la chance d’accompagner une équipe un peu plus petite que les autres mais joyeuse, fluide et qui finalement n’a sans doute pas eu beaucoup besoin de moi. Ça ne veut pas dire que je n’ai pas été utile, cependant.
À Museomix, le facilitateur accompagne l’équipe dans son travail d’élaboration du projet, d’idéation et l’aide à ne pas perdre le cap [voir à ce sujet l’article de Michaël Burow].

J’ai pu voir à certains moments, dans d’autres équipes, des moments plus compliqués, lorsque des participants n’étaient plus alignés et perdaient l’élan, lorsque les agendas personnels pouvaient freiner l’action collective.
C’est toujours très intéressant de se retrouver confronté à ça, même en simple témoin, voisin. Comme le disait Randy Pausch, « experience is what you get when you didn’t get what you expected« .

J’ai encore une fois vu que le collectif c’est puissant, qu’il peut créer, que ça passe par des phases, des errements nécessaires, des doutes et, surtout, que ça n’est pas linéaire. Ca n’est pas linéaire, même quand ça semble parti pour. C’est inconfortable, souvent, mais puissant.

J’ai aussi adoré me tromper.
Convaincu d’un point qui me paraissait vraiment important dans l’idée de départ de mon équipe, j’étais assez déçu que cet aspect soit relégué au second plan et puis même finalement abandonné. Lors du premier « test utilisateur » notre testeuse m’a permis d’entendre, par son retour expérience et spontanément (sans être interrogée sur ce point particulier) un avis diamétralement opposé à ce qui était pour moi, intuitivement, évident. J’avais un parti-pris tellement fort qu’il ne m’avait même pas traversé l’esprit de le vérifier.
On a beau répéter que le test ça sert, qu’il faut tester, itérer, rinse, repeat… on a beau le répéter, on arrive à oublier à quel point c’est essentiel.
Corollaire : ne pas tomber amoureux de ses idées. Ça aussi on le répète dans de nombreux ateliers pourtant.

Dans « test utilisateur »… il y a « test ». Museomix n’existe pas sans prototypes, et les prototypes n’existent pas sans « fab ». Il y a des ressources, matérielles, très variées, un espace de fabrication, un « fab lab », une équipe géniale qui sait à peu près tout faire, y compris bousculer un peu les équipes pour les aider à aller plus loin, sortir du cadre, ou parfois atterrir. La deuxième vidéo proposée plus bas donne un aperçu assez sympa de cet aspect.

J’ai adoré voir comment, par ajustements, glissements, contraintes, choix, non-choix, ce qui a émergé le dimanche n’était en rien la concrétisation de la première expression du projet de mon équipe le vendredi soir, tout en étant absolument fidèle à son esprit, à ce qui était au cœur. Un cheminement intellectuel, rationnel, suivant un process ou une démarche projet classique, n’aurait jamais permis ce résultat.

Enfin, j’ai adoré, encore, observer et tester ces inventions, vivre ce décalage entre le musée d’avant et le terrain de jeu que nous en avons fait, comment ce collectif s’est réapproprié une offre (un lieu, des collections, des formes de médiation) pour la remixer, en si peu de temps et avec des moyens assez modestes.

Mon expérience précédente avait pour cadre un lieu différent, le Palais de la Découverte, et s’inscrivait dans la perspective d’une fermeture pour travaux prévue en 2020.
À Issy, je suis curieux de savoir comment cette expérimentation de l’intelligence collective laissera (ou pas) sa trace, que ce soit par les prototypes réalisés, qui peuvent inspirer, mais aussi (surtout ?) par la démonstration de la richesse potentielle que peut apporter un collectif qui se met au service d’un projet.
J’aime répéter que le premier « livrable » d’un atelier collaboratif c’est l’expérience que vivent les participants. Avons-nous allumé une étincelle collaborative dans ce Musée, aurons-nous suscité des envies d’intelligence collective chez les pilotes de ce Musée ?

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